Pour Marianne Durano, agrégée de philosophie, le rôle du père se réduit de plus en plus à un simple pourvoyeur de matériel génétique. Le Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE) s’est prononcé, mardi 27 juin, en faveur d’une ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules qui souhaitent procréer sans partenaire masculin grâce à un don de sperme. Un échelon de plus dans la révolution anthropologique à laquelle nous assistons depuis plusieurs années :

Sans contraception chimique, pas de «parentalité choisie», sans procréation médicalement assistée, pas de «parentalité construite». Si la famille, comme on nous le répète, n’est qu’un édifice social, c’est avant tout parce qu’elle devient une production clinique. Quelle place alors pour le père, pour l’homme même, dans cet univers de chimistes et de gynécologues (…) ?

Remarquons premièrement que les nouvelles techniques de reproduction artificielle tendent à penser la maternité sur le modèle de la paternité. C’est du moins leur but si l’on en croit les discours de certaines «cyberféministes», pour qui la technique doit permettre à la femme de devenir en tout point, non pas égale, mais réellement semblable à l’homme.

Ainsi, la contraception et l’IVG permettent à la femme de vivre une sexualité quasi-masculine, libérée des contraintes de sa fécondité, et du caractère cyclique de sa nature. Grâce à la pilule, la femme peut oublier que son corps est un corps maternel. Les FIV et PMA, avec ou sans donneur, permettent également à la femme d’outrepasser la limite d’âge qui, contrairement aux hommes, l’empêchait de procréer passée la ménopause. Enfin, l’ectogénèse, l’utérus artificiel, représente l’un des points culminants de ce processus. Débarrassée des contraintes de la grossesse, la femme sera semblable en tout point à l’homme, tous deux jouant exactement le même rôle dans les mécanismes de reproduction. (…)

Etrange conception de la paternité que celle qui réduit le rôle du père à un simple pourvoyeur de matériel génétique. (…) De tels discours ignorent délibérément le rôle décisif de la grossesse dans la formation d’un enfant et d’une famille. Pour eux, la gestation n’est qu’une parenthèse entre deux moments vraiment essentiels : la rencontre des gamètes, qui fondent une parentalité purement biologique, et la rencontre de l’enfant ex-utero, première pierre d’une parentalité cette fois purement construite.

C’est la raison pour laquelle la maternité peut être conçue sur le modèle de la paternité. D’un point de vue génétique, les deux se réduisent à un simple don de gamète. Ainsi, dans la législation française, le don d’ovule est significativement considéré comme identique au don de sperme. (…)

Dans la famille «naturelle», le père et la mère sont les géniteurs de l’enfant, et cette situation est reconnue socialement par l’institution du mariage. Mais pour que cela soit possible, il faut que l’homme et la femme assument des rôles différents dans la reproduction, rôles que gomment peu à peu les techniques de reproduction artificielle.(…)

Tout en semblant valoriser la paternité au point de la prendre comme nouveau modèle de la maternité, la reproduction artificielle exclut en pratique le père du processus de procréation, en le réduisant à une paillette de sperme dont on ferait mieux de se passer. Si la mère est niée dans sa spécificité, le père, lui, tend à être nié tout court. Déjà, la contraception chimique comme l’IVG, sont le plus souvent affaire de femmes : légalement et techniquement, l’homme n’a pas son mot à dire dans la décision de sa compagne de prendre la pilule ou d’avoir recours à l’IVG. Dans ce domaine, la femme a tout pouvoir : elle peut choisir d’arrêter la pilule sans demander l’avis de personne, elle peut choisir d’avorter sans que le père de l’enfant ait voix au chapitre.

Contrairement à la femme, ce dernier sera bien en peine, comme le chantait Goldman, de faire un bébé tout seul (…). Une femme peut tout à fait avoir recours à une PMA avec donneur (ou toute autre méthode plus artisanale) et ainsi fabriquer un bébé sans père. Il est bien plus difficile à un homme de devenir père tout seul. (…).

A terme, la recherche pourrait même permettre de se passer complètement des hommes dans la reproduction. Grâce au clonage, la parthénogénèse, c’est-à-dire le fait de se reproduire avec soi-même, serait possible pour les femmes, mais non pas pour les hommes. Ainsi en 2007, l’équipe coréenne de Woo Suk Hwang a produit des cellules souches embryonnaires (qui auraient pu être implantées dans un utérus et devenir des embryons) par auto-clonage, en remplaçant le noyau d’un ovule par une cellule adulte prélevée sur la donneuse de l’ovule elle-même. Si l’embryon ainsi produit avait été implanté dans le ventre de cette même femme, on aurait eu un cas de parthénogénèse. Or, une telle technique n’est possible que pour les femmes, et non pour les hommes, avec ou sans utérus artificiel. Les nouvelles techniques de reproduction artificielle permettent d’imaginer un monde où le père serait au mieux une option facultative, réservée aux nostalgiques de la famille hétéro-patriarcale.

Comment conclure ? La maternité, avec ses spécificités, ce corps maternel soumis aux cycles de la fécondité et capable d’abriter un petit d’homme, tend à se fondre dans le moule de la paternité. Le père à son tour, sans doute parce que son rôle est conçu de manière terriblement réductrice (don de sperme ou pure construction sociale), finit lui-même par devenir optionnel. Que reste-t-il alors ? Demeure l’énorme système technicien qui réduit père et mère au rang de matériaux biologiques, faisant de la «parentalité» une simple production technique et sociale.

Demeure le vaste marché des donneurs de gamètes et des vendeurs de désir. Demeurent des individus isolés, des corps émiettés, et ces mots, père et mère, que l’on ne sait plus comment définir. (in revue Permanences, de mars-avril 2015)

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