Pavé dans la marre de Jean-Pierre Denis dans son dernier éditorial de l’hebdomadaire La Vie. « Bioéthique : Macron a-t-il berné les chrétiens ? » titre-t-il, protestant à juste raison contre un enfumage. Tout devait être dialogue et écoute, mais les jeux sont faits d’avance : « Tout se passe comme si un scénario maximaliste était écrit », c’est-à-dire « l’adoption de toutes les réformes sociétales restées dans les tuyaux du précédent quinquennat : PMA, gestation pour autrui, suicide assisté… »

Le constat est rude mais lucide : d’une part, « la société est prête, c’est vrai », souligne-t-il ; d’autre part, « l’Eglise ne pèse plus ». « C’est fini », ajoute-t-il à regret. Quant aux stratégies dites « frontales » de type Manif pour tous, il y voit un facteur de fracture avec la société et de division dans l’Eglise. Il y aurait certainement à redire sur ce point, mais la Manif pour tous a le dos large et le cuir épais.

Alors, que reste-t-il ? Jean-Pierre Denis appelle à « privilégier l’exemplarité, l’espérance, la charité ». S’agit-il d’une forme de « renoncement » ? Il récuse ce terme pour lui préférer celui de « libération » : se libérer des « mondanités illusoires ». Et l’éditorialiste de conclure : « Ils est temps que les chrétiens renoncent à leur fantasme d’influence et de puissance. »

Il y a bien longtemps cependant que l’Eglise ne prétend plus peser sur le politique et que les chrétiens ont renoncé à un quelconque « fantasme d’influence et de puissance ». Si je me réfère au mouvement social de 2013, j’y vois des citoyens ordinaires qui se font entendre dans l’espace civique, avec les arguments de la raison. Il en est de même aujourd’hui pour ceux qui bataillent sur le difficile front bioéthique.

Une « citadelle spirituelle » ?

Au fond, l’option défendue par Jean-Pierre Denis pose une question : ne reviendrait-elle pas, pour les chrétiens, à se replier sur leur « citadelle spirituelle », ce qui peut conduire in fine à délaisser la grande communauté civique ?

A contrario, continuer à prendre part aux combats de notre temps, avec ce qu’ils comportent de confrontations, est une manière de rester au contact de la société et de ses contemporains. Tant qu’on se situe dans l’espace civique, on est impliqué dans sa communauté de vie concrète, là où se mêlent amitiés et inimitiés.

Quoi qu’il en soit, la clé de « l’agir chrétien » dans ce monde nouveau réside probablement dans la manière dont la jeune génération de catholiques pratiquants vivra son inscription dans l’Histoire dans les vingt ans qui viennent. En France, cette génération, dont une partie a forgé une forme d’identité collective dans l’expérience Manif pour tous, présente les caractéristiques d’une « minorité créative » qui est capable d’inventer et d’incarner une manière nouvelle d’être à la fois chrétien et citoyen.

Sa préoccupation n’est pas seulement de savoir comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus, mais aussi de savoir comment être humain dans un monde qui l’est de moins en moins. Or, savoir comment être chrétien concerne uniquement les chrétiens ; tandis que savoir rester humain concerne tout le monde…

Avec cette génération, une mutation est en cours ; et elle est loin d’être achevée. Je pense que nous pouvons l’envisager avec confiance et espoir.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 9 février 2018

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