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Livres en vitrine

La légende noire de l’Espagne

Date de mise en ligne : 4 septembre 2009
Date de publication : septembre 2009
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La légende noire de l’Espagne
Joseph Perez - Editions Fayard 19E

L’Espagne est une nation méconnue, injustement bafouée, victime de la mauvaise foi et de l’ignorance. Les Espagnols ne retiennent de leur pays que la culpabilité : l’expulsion des Juifs, l’Inquisition, la colonisation de l’Amérique, l’obscurantisme. D’où viennent ces accusations et l’intensité d’un tel acharnement pas forcément justifié ? A l’origine, ce fut une réaction contre l’impérialisme espagnol et son rayonnement au XVIè siècle, une inquiétude des autres royaumes face à son hégémonie. Puis, ce fut le repli sur elle-même au siècle suivant, la haine fit place à la menace politique, le monde anglo-saxon protestant prenait sa revanche sur le sud latin et catholique. L’Espagne a refusé le monde tel qu’il était, elle a eu du mal à devenir une nation moderne et à trouver sa place en Europe sans se renier. Joseph Perez, historien français, professeur émérite de civilisation de l’Espagne à l’université de Bordeaux-III, reprend tous ces points en étudiant les écrits de propagande qui se sont déversés sur l’Espagne.

Au départ, c’est la réunion des couronnes de Castilles et d’Aragon qui va donner un vaste et prospère territoire qui englobera le Portugal, les Franche-Comté, les Pays-Bas, Milan, Naples, l’Outre-mer avec ses douanes, sa monnaie, son administration et son économie propre. Seule, la personne du roi unifiait un tel corps et en 1516 c’est Charles Quint qui à la suite de différents héritages, se retrouva à la tête de ce vaste Empire. Les Habsbourg allaient mener une politique aux intérêts de leur dynastie.

La mauvaise réputation débute lorsque l’Aragon commence son expansion en Italie à la fin du Moyen-âge. Face aux abus de pouvoir, à l’arrogance, au sac de Rome en 1527, les réactions d’hostilités des Italiens se caractérisèrent par des moqueries contre la susceptibilité des Espagnols et des insinuations sur leur métissage avec les juifs et les mahométans, ce qui faisait douter de leur qualité de chrétiens. Même « Luther présente les Espagnols comme des juifs incrédules et des Maures baptisés », p 26.

La légende noire se développe pour contrer les ambitions de la maison d’Autriche dès Charles Quint. En revanche, c’est son fils Philippe II qui est devenu « l’intransigeant » qu’il n’était pas, à cause des libelles et des pamphlets dont le plus célèbre reste « l’Apologie » de Guillaume d’Orange. (1580) Philippe II y est accusé d’être parricide, incestueux et meurtrier de ses femmes, accusations qui peu à peu trouvent des échos en Europe, rumeurs reprises par Brantôme ou Agrippa d’Aubigné. La légende noire va s’amplifier lors de la révolte des Pays-Bas, alimentée par la férocité inouïe des deux parties.

LE sujet qui fâche : l’Inquisition espagnole. Elle est ici présentée à travers les accusations des auteurs de pamphlets protestants qui ne cherchaient qu’à défendre leurs coreligionnaires, peu nombreux en Espagne, alors que l’institution s’est essentiellement attaquée aux juifs, dont le sort laissa indifférente l’Europe entière. On ne trouve, en effet, aucune défense dans les libelles, au contraire, car cette communauté était perçue comme un danger pour la foi chrétienne. Depuis, avec Mémoire et réconciliation, l’Eglise a fait amande honorable, mais Joseph Perez reproche à la déclaration pontificale de Jean-Paul II, sa tendance à relativiser et banaliser les excès de l’Inquisition, car ils étaient moins nombreux que ceux des autres religions à la même époque. Toujours est-il qu’on attend encore les excuses des autres religions. Mais qui s’en impatiente ?

Les Indiens d’Amérique. L’autre accusation contre l’Espagne est issue d’un ouvrage du dominicain Las Casas paru en 1579, plébiscité par les huguenots français et Hollandais. Des cruautés envers les Indiens, les « esprits éclairés » du XVIIIè siècle mettaient déjà en doute l’ampleur des massacres perpétrés par les conquistadors. Si les ¾ des habitants ont disparu, ils n’en sont pas directement responsables, mais c’est bien plutôt les maladies contagieuses inconnues en Amérique telles que la variole, la rougeole, le typhus... et les traumatismes de la conquête, car les Indiens, abandonnés par leurs Dieux, se laissaient mourir. On assista à une reprise de la démographie au XVIIè siècle. Mais les conquistadors avaient mauvaise presse en Espagne même, dénoncés par les missionnaires. Le jugement des historiens actuels est proche de celui des encyclopédistes peu suspects de sympathie pour l’Espagne jugée obscurantiste, car catholique. En Amérique du Nord, les anglo-saxons protestants ont réussi à exterminer les Indiens, dans la légalité, se donnant bonne conscience en dénonçant la colonisation espagnole qui a pourtant laissé vivre des millions d’Indiens. Les Sioux et les Apaches n’ont pas eu cette chance.

Pourtant l’Espagne ce fut aussi le siècle d’Or (1580 - 1680). La mode de Paris était à...Madrid. Cervantès fut très vite traduit, les hispanismes se mirent à fleurir dans la langue française. On retrouve l’influence espagnole au théâtre avec le Cid de Corneille ou le Dom Juan de Molière. Et autre source espagnole : la spiritualité française. Pierre de Bérulle a fait venir les disciples directs de Sainte Thérèse d’Avila qui ont fondé le premier Carmel rue Saint Jacques à Paris.

Pourtant l’Espagne sombra dans un long déclin. Jusqu’en 1805 les Espagnols ont fait face à leurs adversaires et ont analysé avec lucidité la situation de l’Espagne. Après leur épuisante lutte contre Napoléon, la perte de leur empire colonial en 1825 qui les privait de métaux précieux, les guerres carlistes, s’amorça le déclin. Les Espagnols ont cultivé un sentiment d’infériorité et de haine de soi qui aujourd’hui encore, reste totalement intériorisés par les « élites ». Tous les pays dominants avaient connu des difficultés et les avaient tous surmontés. Pourquoi pas l’Espagne ? Ce pays a été sommé de s’adapter au monde moderne et à sa technique. Or ce monde est en crise, aujourd’hui on doute enfin de sa capacité de ce dernier à résoudre tous les problèmes. L’histoire de l’Espagne invite à la réflexion. L’Espagne a été un pays aux succès et à la richesse apparents, qui attirait et révulsait. Sa réussite matérielle et culturelle, sa langue parlée partout, sa volonté d’imposer un modèle, une morale à la vie internationale en firent le pays le plus envié et le plus détesté à la fois, comme les Etats-Unis de nos jours.