La matrice révolutionnaire à l’origine du système droite-gauche
Dans la même rubrique
Nées de la Révolution, droite et gauche sont deux soeurs ennemies. Pour la gauche, elle est une mère ; pour la droite, une marâtre. "Beaucoup a été écrit sur cet événement fondateur de l’histoire moderne de notre pays que fut la Révolution française", explique Roland Hureaux. "Pour la droite, ce fut un traumatisme décisif. A se demander, si elle n’est pas morte-née en 1789..."
Extrait du Permanences n ° 403
Apartir de 1789, la hantise des origines, dont est tissée toute histoire nationale, s’investit précisément sur la rupture révolutionnaire", écrit François Furet [1]. Cette hantise des origines investit aussi le champ du politique. Chaque famille, chaque parti doit se trouver une légitimité. Et que peut-on trouver de mieux pour la fonder qu’un passé glorieux, une histoire ancienne ? Les rapports entre la droite et la gauche en France ne naissent pas dans la paix. 1789-1793 : quatre année fondatrices d’un système, qui expliquent que parler de la gauche soit si simple et parler de la droite si compliqué.
Acte de naissance d’un système : la Révolution
La dénomination des deux tendances de la vie politique française naît bien avec la Révolution. La césure est d’abord spatiale : à la fin de l’été 1789, l’Assemblée constituante discute droits de l’homme, veto royal et liberté religieuse. A droite du président, se rassemblent spontanément ceux qui restent attachés au roi et à la religion, car dans la partie gauche, celui qui ne vote pas comme ses voisins est immédiatement hué. L’habitude est prise. En 1791, à l’Assemblée législative, les "novateurs", les enthousiastes du progrès occupent la partie gauche. Juste après, au centre, les "modérés", les "éclairés". Ne restent plus dans l’enceinte de la loi que les places de droite, occupés en 1789 par les défenseurs du roi, et désormais reconnues comme celles des fidèles défenseurs de la Constitution.
Cette évolution pourrait relever de l’anecdote. Pourtant, dès ce moment, la confusion est installée : en 1789, on trouve à la droite du président les défenseurs du roi, soit les contre-révolutionnaires. En 1791, on trouve à la droite du président, les défenseurs de la Constitution, soit les conservateurs. Les premiers s’opposaient à un système, les seconds adoptent un positionnement au sein de ce système. Avec un dénominateur commun : pour leurs adversaires, ils seront toujours perçus, malgré cette nuance de taille, comme des opposants au progrès.
Cette confusion ne semble pas devoir disparaître. Elle est vivace car la "hantise des origines" demeure au centre de toute vie politique moderne. D’un côté comme de l’autre, c’est la Révolution qui est fondatrice."L’histoire de la Révolution a pour fonction sociale d’entretenir ce récit des origines", écrit François Furet [2] ; "pour les mêmes raisons qui font que l’Ancien régime a une fin mais pas de naissance, la Révolution a une naissance, mais pas de fin". La Révolution n’a pas de limite car la dialectique est un jeu qui s’alimente de n’importe quel objet.
A partir du moment où les fondements sont abolis, où la règle permanente et naturelle ne se voit plus reconnaître de valeur supérieure, tout peut devenir sujet de débat. François Furet poursuit plus loin : "le prix de cette expérience historique, c’est la guerre indéfinie. Le conflit de valeurs qui s’engage au printemps 92 est, par nature, sans enjeu défini ou définissable" [3].
Si la Révolution est l’événement fondateur des deux familles politiques françaises, il ne devrait pas y avoir, a priori, une difficulté plus grande pour la droite que pour la gauche à jouer ce jeu de la dialectique. Mais on l’a vu, à droite du président s’étaient placés ceux qui, en accord avec la Révolution, continuaient cependant d’y poser une limite, fixée par la Constitution. Ce que définit la Constitution, c’est précisément ce qui ne peut être débattu ordinairement. Ce qui ne peut être soumis à l’exercice quotidien de la remise en cause dialectique. La droite, même née de la Révolution, a donc voulu conserver intacts certains pans de la vie politique. Elle est conservatrice. Pas contre-révolutionnaire, mais bien conservatrice. Conserver un état antérieur constitue d’emblée un frein à la Révolution dont le champ d’exercice est, par définition, indéfini.
C’est donc la gauche qui a l’apanage du progrès révolutionnaire, car dès sa fondation elle en a accepté le caractère illimité et indéfini. La Révolution est de gauche. La gauche, c’est la Révolution. Thierry Wolton, dans son dernier livre [4], montre comme il est simple de dire dans un dîner en ville "je suis de gauche". Personne ne pose de question, n’exige de justification. L’assemblée sait immédiatement ce que l’intervenant veut dire. Cette compréhension instinctive pour l’homme de gauche, la bienveillance commune dont il bénéficie ne sont que le résultat de l’immunité dont bénéficie la Révolution. La gauche est donc héritière de la légitimité, tandis que la droite doit sans cesse chercher à construire ses origines. Ce que Michel Winock résume ainsi : "au début étaient la Révolution et la Contre-Révolution, opposition matricielle de la France contemporaine à laquelle il faut toujours revenir pour comprendre la formation des familles politiques" [5].
Différence de valeurs ou simples positionnements ?
La droite se retrouve finalement comme une étrangère dans un système qui n’est pas complètement le sien. Mais appartenant au système, elle joue avec ses règles, enfermée dans la confusion de ses origines et de ses motivations.
Thierry Wolton décrit ce processus d’enfermement de la droite par ces mots : "Si la gauche réussit à s’identifier à la nation et à la République, si elle réussit à capter l’héritage de l’une et de l’autre, il est alors possible d’obliger la droite, qui se veut ni plus ni moins nationale et républicaine que la gauche à se positionner par rapport à des valeurs que celle-ci a accaparées. Dans ces conditions, la droite se trouve enfermée dans un challenge permanent destiné à prouver son attachement à ce qui fonde le système démocratique" [6]. Le système est né de la Révolution. La droite représente la famille politique qui, tout en l’acceptant, a voulu y poser des limites. Elle doit donc se justifier.La règle du jeu fixée par la Révolution repose sur la dialectique. Si pour la gauche l’utilisation de cette règle est naturelle, son acceptation est toujours plus compliquée pour la droite. Car la Révolution étant un processus sans fin, la dialectique envahit successivement tous les champs du débat jusqu’à occuper le domaine même de la vie privée, de la vie familiale, de l’enfantement, de la vie conjugale. Quand Lionel Jospin parle de la place des homosexuels dans la société avant que le PACS ne soit adopté, c’est à la Révolution qu’il se réfère : "la Révolution française n’avait pas fait son œuvre" [7].
Quelle place pour la droite dans cette dialectique ? Une place confuse, à la mesure de ce que fut la confusion de sa naissance. Quand on débat de la famille, deux options s’offrent à elle : affirmer d’emblée que la famille ne devrait pas devenir un objet d’exercice de la dialectique politicienne ou se placer sur le terrain choisi par les "progressistes" en entrant dans leur jeu et en jouant l’amendement contre le projet de loi. En choisissant la première voie, la droite s’oppose à un système. En choisissant la seconde, elle se positionne au sein du système. On le voit, la confusion de 1789-1791 n’est pas morte. Elle explique tout la difficulté qu’il y a à se dire de droite quand il est si simple de se dire de gauche.
Cette confusion est telle qu’on en vient à se demander ce que valent les fameuses "valeurs" de droite ou de gauche qui alimentent le débat politique français. Pour la gauche, là encore, rien de très compliqué. Sa valeur principale : la Révolution, avec pour corollaires le progrès et la dialectique. Le changement permanent, avec pour idée principale que ce qui vient après est forcément mieux que ce qui était avant. Pour la droite, la tâche est aussi ardue que quand il s’agit de construire ses origines. Car parler de valeurs exige que l’on se penche sur les principes qui les fondent. Pour une droite qui se construit sans cesse une légitimité, qui justifie en permanence de sa loyauté à une histoire révolutionnaire, les principes sont flous. Sur le thème de la famille par exemple : s’oppose-t-elle aux réformes de la gauche par simple positionnement sur un échiquier politique ou par principe ? Estime-t-elle qu’il est des domaines où les règles de la dialectique ne doivent pas pénétrer ou ne fait-elle que jouer avec cette dialectique pour tenir son rôle ?
La tentation est grande de parler de positionnement plus que de valeur. La majorité de droite vient d’ailleurs d’en apporter une preuve en promouvant une réforme qui facilite le divorce, en fait un événement quasiment anodin et une formalité administrative. Dans l’opposition, face à une telle loi proposée par la gauche, la droite s’y serait opposée. Dans la majorité, elle en est l’origine et l’agent de propagande.
La droite telle que nous la connaissons actuellement ne s’appelle finalement droite que parce qu’elle est moins à gauche que la gauche. Elle n’est pas à droite du système mais à droite dans le système. Il n’y a pas de différence de fondements philosophiques ni de valeurs, mais une différence de positionnement. La droite, comme la gauche, a accepté le préalable révolutionnaire. Ce que Blandine Kriegel explique en commentaire du livre de Thierry Wolton : "tous les partis de la France contemporaine proviennent [de la Révolution]. De la grande aristocratie libérale qui, avec les Orléans, a fait la nuit du 4 août et participe à la Déclaration de 1789 en passant par les dynasties bourgeoises acheteuses des biens nationaux, jusqu’au mouvement ouvrier fidèle à la tradition des sans-culottes [...] Si la révolution conservatrice n’a pas eu d’avenir dans notre pays et si le pétainisme et le lepénisme ont été marginalisés par le général de Gaulle et par Jacques Chirac, c’est bien parce que la droite et la gauche ont cette même origine" [8].
Il ne viendrait pas à l’idée d’un homme politique de droite de remettre en cause la devise "Liberté, égalité, fraternité". Pourtant, Tocqueville l’a montré [9], Thierry Wolton le rappelle : "Les deux termes [liberté et égalité] sont antinomiques, la société qui privilégie les libertés individuelles aura tendance à être inégalitaire, celle qui favorise l’égalité limitera la liberté" [10].
Par conséquent, pour exister dans un système qui est intrinsèquement de gauche, la droite, se trouve obligée, outre la justification sur ses origines, de sortir de la logique de positionnement. C’est probablement de là que vient cette curiosité de notre système qui consiste à avoir des partis ouvertement de gauche (le Bloc des gauches par exemple) et des dénominations partisanes moins transparentes quand il s’agit de la droite. Depuis la Chambre "bleu horizon" de 1919, le terme de droite n’est plus utilisé que timidement par ceux qui devraient s’en réclamer. Thierry Wolton décrit : "Sous la IIIème République, on trouvait déjà des formations de droite portant des noms comme Républicains de gauche, ou gauche républicaine démocratique. Après le second conflit mondial, la droite s’est encore davantage dissimulée, culpabilisée par une gauche qui a réussi à accaparer les vertus de la Résistance. Il y a eu des libéraux, des centristes, des chrétiens, des gaullistes mais point de droite. Puis il a été question de défense de la République ou de Rassemblement populaire mais surtout pas de droite. Et lorsque, dans les années 1970, les radicaux on fait scission, la tendance de gauche s’est fièrement affichée quand les autres se sont gardés de s’autoproclamer radicaux de droite" [11].
Pour la droite, ne pas se réclamer du terme de droite, c’est sortir des règles du jeu de la Révolution. C’est un moyen d’exister en rompant la dialectique des positionnements qui opposent conservateurs et progressistes. Ce qui apparaît d’abord comme un complexe ("ils n’osent pas dire ce qu’ils sont") est en fait un instinct sain de remise en cause du fonctionnement politique français.
Ce qu’explique déjà le philosophe Alain dans Elément d’une doctrine radicale en 1928 : "Lorsqu’on me demande si la coupure entre la droite et la gauche a encore un sens, la première idée qui me vient est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche". Hervé Gaymard confirme cette analyse quand il dit : "Je ne me dis de droite que si l’on me demande de choisir entre la droite et la gauche. Au fond, je dirais plutôt que je suis de la non-gauche" [12].
Etre de droite dans le système, être de droite face au système
Parler de droite et de gauche n’a donc finalement de sens que si l’on accepte le système révolutionnaire, à l’exclusion de toute autre logique politique. Mais alors, il n’y a pas vraiment d’alternative politique au conflit indéfini inauguré par la Révolution. Pour qu’il y ait une alternative, mieux vaut parler de Révolution et de Contre-Révolution que de gauche et de droite. Car c’est bien là qu’est la véritable césure. Il est cependant difficile d’identifier la droite actuelle à la Contre-Révolution. On l’a vu, elle aussi profite de la dialectique et en accepte les règles. Cependant, par son positionnement, elle joue parfois un rôle de frein à la Révolution. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle est née : en prétendant en 1791, défendre la Constitution et poser ainsi un obstacle au déroulement rapide et sans faille de la logique révolutionnaire.
Sans doute alors faut-il introduire une autre notion : celle du conservatisme. La droite passe pour conservatrice et elle l’est effectivement en partie puisqu’elle refuse que certains pans de la vie sociale et politique soient abandonnés totalement à la logique dialectique. Ce faisant, elle freine le processus révolutionnaire. Mais dans le même temps, elle joue le jeu de la Révolution, participant à cette opposition voulue et nécessaire à la vie du système entre les archaïsmes du passé et les forces du progrès.
François Furet décrit ainsi l’émergence d’une révolution permanente : "Ce qui a renforcé l’idéologie spontanée de la Révolution mère, ce sont les luttes des débuts de la IIIème République, mais aussi et surtout, le développement du mouvement socialiste. Car celui-ci est porteur potentiel d’une seconde révolution, dialectiquement destinée à nier l’état des choses instauré par la première et à réaliser enfin ses promesses" [13].
Dans cette évolution, quelle est la place de la droite ? Celle d’une force qui vise à conserver l’état antérieur né de la Révolution de 1789-1793, sans que la gauche ne le bouleverse par la révolution permanente. Deux remarques s’imposent alors. On constate en premier lieu que la droite conservatrice est dans un logique contradictoire : la Révolution de 1789-1793 contient le caractère indéfini de l’exercice de la dialectique. C’est ce qui fait qu’il est si difficile, selon les mots de François Furet de "terminer" la Révolution française. En second lieu, en voulant protéger l’état de fait instauré par 1789-1793 des bouleversements voulus par la gauche, la droite fige la période révolutionnaire comme un événement définitivement fondateur.
Il y a donc depuis la Révolution deux forces. La première a accepté toutes les conséquences de la Révolution. Elle entretient la mémoire de la Révolution française, mémoire ravivée par celle de 1917. Ce que Stéphane Courtois évoque, s’appuyant sur Le Passé d’un illusion de François Furet : "Furet souligne [...] que "la révolution russe a été décisive dans la mesure où elle a rendu une actualité à l’idée de révolution, qui l’avait plus ou moins perdue dans la deuxième moitié du XIXème siècle", réactivant ainsi l’imagination des peuples qui travaillait depuis 1789 ; elle a moins inventé "une nouvelle forme de société, qu’un mode privilégié du changement, une idée de la volonté humaine, une conception messianique de la politique" " [14]. La seconde, conservatrice, a admis le préalable révolutionnaire mais sans acquiescer immédiatement à tout ce qui en découle. Elle en refuse même très nettement certaines conséquences, à commencer par la révolution de 1917. Elle continue de vivre sur l’illusion d’une fondation par la Révolution qui n’engendrerait pas la révolution permanente.
Face à la Révolution, en dehors du système auquel elle a donné naissance : la Contre-Révolution, qui se place d’emblée dans une logique totalement différente. Elle ne se positionne pas au sein du système et n’en accepte pas le préalable dialectique. Elle peut agir dans le système, mais avec un tour d’esprit totalement différent, qui ne tire pas parti des positionnements d’étiquette ni du jeu de l’alternance. En cela, elle n’est pas une idéologie, mais bien une conception différente de l’art politique.
La droite oscille entre le conservatisme au sein du système et la Contre-Révolution. C’est ce qui fait la confusion de ses origines, de ses valeurs, de son rôle. C’est ce qui fait également toute la difficulté de l’engagement politique de "l’homme de droite". Ou plutôt de l’homme de bonne volonté, convaincu du mal politique que représente la Révolution.
"Il est clair que toute révolution, depuis la Révolution française, mais tout spécialement la Révolution française elle-même, a tendance à se penser comme un commencement absolu, un point zéro de l’histoire, riche de tous les accomplissements à venir implicitement contenus dans l’universalité de ses principes. C’est pourquoi les sociétés qui se réclament d’une ‘fondation’ révolutionnaire, surtout si celle-ci est relativement récente, ont une difficulté particulière à écrire leur histoire contemporaine" [15] écrit François Furet.
C’est donc bien d’un tour d’esprit qu’il faut se détacher, de cette manière de ne penser la politique qu’en référence à l’événement révolutionnaire.
[1] françois Furet.Penser la Révolution française,Folio,1999.p.14 (1ère éditon,1985
[2] Ibid.p.15, 16
[3] Ibid. p. 200.
[4] Thierry Wolton, Comment guérir du complexe de gauche, Plon, 2003.
[5] Histoire de l’extrême-droite en France, Seuil, 1994, p. 18.
[6] Ibid, p. 54.
[7] Matignon rive gauche, 1997-2001, Olivier Schrameck, Editions du Seuil, octobre 2001, p. 166.
[8] Le Point, 9 mai 2003, p. 32-35.
[9] De la démocratie en Amérique.
[10] Thierry Wolton, op. cit., p. 135.
[11] Thierry Wolton, op. cit., p. 18.
[12] Cité par Thierry Wolton , op. cit., p. 19.
[13] François Furet, Penser la Révolution française, Folio, 1999, p. 138 (1ère édition, 1985).
[14] Stéphane Courtois, Du passé faisons table rase, Robert Laffon, 2002, p. 25.
[15] François Furet, op. cit., p. 135.
Fil RSS
Envoyer à un ami
Version imprimable
Télécharger